Consortium canadien sur la sécurité humaine
liv.6, éd 3 I mars 2008
[1]
ONG, transnationales et transformation du concept de sécurité
Deborah Avant
Les organisations multilatérales non gouvernementales qui opèrent dans certaines régions du monde où l’état est peu présent, ont contribué en partie à une tendance accrue de privatisation de la sécurité des personnes. Le rôle croissant de ces intervenants en sécurité pourrait transformer l’idée qu’on se fait de la sécurité et plus généralement de l’usage de la force.
En particulier, il semblerait que les ONG multilatérales et les sociétés transnationales n’ont pas la même conception que l’état traditionnel a toujours eu de la sécurité et des méthodes pour l’obtenir. Cette différence de vues a des conséquences non seulement sur le choix des problèmes que l’on adresse mais aussi sur la manière et la pertinence de l’utilisation de la force dans les sociétés où les ONG interviennent.
Dans les années 1990, un débat s’est amorcé sur la manière de définir la sécurité et le domaine de recherche qui en découle. D’un côté du spectre des opinions, les arguments se fondent sur l’hypothèse que la sécurité est un concept bien arrêté et qu’il est intimement lié au pouvoir exclusif de l’état dans l’utilisation de la violence pour maintenir l’ordre [2]. À l’autre extrême du spectre, les arguments se fondent sur l’hypothèse que la sécurité est une construction sociale – c.-à.-d. qui dépend du contexte social – déterminant ceux qui sont protégés et de quelle genre de menace potentielle doit on se prémunir [3]. Même dans des contextes bien différents, la sécurité était associée à la liberté économique, à la protection de l’environnement, à l’accès aux soins de santé et bien d’autres retombées bénéfiques. Plusieurs ont avancé qu’un élargissement du concept de sécurité pourrait injecter de nouvelles ressources, de l’énergie et du dynamisme dans des problématiques cruciales et pourrait même refaire certaines frontières politiques [4].
Des chercheurs, affiliés à ce que l’on appelle maintenant l’école de Copenhague, ont formulé une position qui tire parti des deux facettes du débat. Les tenants de cette école énoncent l’hypothèse que la sécurité est construite par la société à l’aide de déclarations. Le processus qui transforme un phénomène social en problématique de sécurité, ce qu’ils ont définis par la « sécuritisation», a cependant confronté le concept arrêté de sécurité avec de nouveaux phénomènes sociaux. Le concept de sécurité, déclarent ils, « porte avec lui un bagage historique et une série de connotations que l’on ne peut effacer.» [5] Lorsqu’il est « sécuritisé », un problème social évoquera des images de menaces, d’ennemis et d’intervention militaire et fait en sorte que dans notre esprit l’état a un rôle prépondérant à jouer pour le résoudre. Avec comme résultat que le conflit politique greffé au problème en sera transformé.
La sécuritisation est à la fois une théorie du processus par lequel les questions sociales entrent et sortent du domaine de la sécurité ainsi qu’ une critique des gens qui prônent un élargissement trop soudain des mesures de sécurité. L’école de Copenhague indique qu’une sécuritisation réussie comporte aussi des dangers. En évoquant l’éventualité d’actes de violence et en identifiant « les autres » contre qui la violence pourrait être utilisée, la sécuritisation annonce une instabilité, une intolérance et une hostilité qui la fait apparaître comme une stratégie moralement douteuse pour plusieurs questions [6]. En suivant cette ligne de pensée, on pourrait s’attendre, si les intervenants privés invoquent avec succès le discours de sécurité qui englobe leur problème, à ce que le processus politique penche vers l’intolérance, vers la justification de l’usage indue de la violence et vers une hostilité grandissante entre les protagonistes.
D’autres analystes, cependant suggèrent que la mission d’un intervenant est susceptible d’influencer sa conceptualisation de la sécurité [7]. Alors que l’identité des états nations a gravité historiquement autour de la création de communautés politiques formées autour du « nous» par distinction avec le « les autres», de nombreux types d’intervenants non étatiques ont des mandats qui se dressent en contradiction directe et explicite avec cette notion. Pour des raisons différentes, tant les ONG que les entreprises transnationales se sont engagé à suivre une ligne de conduite « apolitique » ; l’accomplissement de leurs mandats respectifs demande justement qu’ils ne se fassent aucun ennemi et qu’ils soient impartiaux. [8] On peut alors concevoir comment cet engagement peut conduire les intervenants non étatiques – même ceux qui font face à des menaces de violence – à repenser la nécessité et à la manière d’assurer leur sécurité.
Ces vingt dernières années, le déroulement des débats sur la sécurité, d’abord entres ONG et ensuite entres corporations, suggère que ces intervenants non étatiques, après en avoir débattus, ont rejeté progressivement les notions traditionnelles de sécurité. Les ONG, plus particulièrement, mais aussi quelques entreprises transnationales, ont tentés de modifier le vocabulaire de la sécurité et des processus politiques qui l’entoure plutôt que de permettre une « sécuritisation» des questions qui les concernent.
En particulier, les efforts des intervenants non étatiques de traiter la protection de son personnel comme une considération« apolitique », plutôt que de prendre partie d’un coté ou de l’autre, ont conduits à une conception de la sécurité plus inclusive et plus axée sur les processus et qui repose sur la notion de triangle de sécurité – ce qui est fort différent de la sécurité étatique traditionnelle qui, pour sa part, est associée à des facteurs de divisions ethniques, d’hostilité envers l’ennemi et à des mesures d’urgence.
Parce qu’ils perçoivent les limites de leur mandat et des actions légitimes qu’ils peuvent prendre, les intervenants non étatiques ont utilisé une terminologie différente en matière de sécurité de telle sorte qu’elle incite à adopter un comportement également différent [9]. Les entreprises de sécurité privée qui désire pourvoir aux besoins de ces intervenants adoptent eux aussi un vocabulaire différent et agissent en conséquence. Ainsi, Armorgroup mentionne plus spécialement ses efforts de sensibilisation à la culture des pays où ils ont le mandat de soutenir le développement et la reconstruction économique dans les zones sortants de conflits ; ils ont même reconsidéré l’usage de clôtures et/ou de barbelé vu l’impact que ces derniers ont sur la perception des habitants locaux.
Ces faits indiquent que, potentiellement, l’idée même de sécurité peut être transformée là ou les entités non étatiques exercent un rôle prépondérant comme elles le font actuellement au Soudan. La privatisation de la sécurité pourrait non seulement diluer le pouvoir d’exercer la violence, mais elle pourrait simultanément encourager les plaidoyers pour des principes différents – des processus universels de résolution de conflits sans usage de violence plutôt que les notions tribales du « nous» et des « autres». Cette tendance n’est pas seulement présente dans le réseau des ONG, mais aussi parmi certaines entreprises transnationales (en conséquence des pressions des ONG)
L’expérience de Shell au Nigéria est un exemple de ce type de changement de paradigme mais un engouement plus large est suggéré par l’élaboration d’un pacte mondial basé sur «L’adhésion volontaire aux principes de sécurité et de droits de la personne». Cette initiative d’intervenants multiples, soutenue par les gouvernements des Etats-Unis et du Royaume-Uni, est conçue pour guider les pétrolières et les compagnies minières dans le maintien de la sécurité de leurs opérations dans des pays en voie de développement tout en favorisant le respect des droits de la personne [10].
[1] Cet article est extrait de “NGOs, Corporations and Security Transformation in Africa,” International Relations Vol. 29, No. 2 (2007).
[2] Stephen Walt, ‘The Renaissance of Security Studies,’ International Studies Quarterly Vol. 35, No. 2 (juin 1991), 211-40; Richard Betts, ‘Should Strategic Studies Survive,’ World Politics Vol. 50, No. 10 (octobre 1997).
[3] Jessica Tuchman Mathews, ‘Redefining Security,’ Foreign Affairs Vol. 68, No. 2 (printemps 1989), 162-188; Barry Buzan, People, States and Fear, (Boulder: Lynne Rienner, 1991). See also review in Roland Paris, ‘Human Security: Paradigm Shift or Hot Air?’ International Security Vol. 26, No. 2 (automne 2001).
[4] Tuchman Mathews, ‘Redefining Security’
[5] Ole Weaver, ‘Securitization and Desecuritization,’ en Ronnie Lipschultz, On Security (New York: Columbia University Press, 1995), p. 47.
[6] Weaver, ‘Securitization and Desecuritization’; Barry Buzan, Ole Weaver et J. de Wilde, Security: a New Framework for Analysis, (Boulder: Lynne Rienner, 1998).
[7] Voir par exemple, John Ruggie, ‘Continuity and Transformation in the World Polity: Toward a Neorealist Synthesis,’ World Politics, Vol. 35, No. 1 (janvier 1983); Ronald Jepperson, Alexander Wendt and Peter Katzenstein, ‘Norms, Identity and Culture in National Security,’ en Peter Katzenstein ed., Norms and National Security (New York: Columbia University Press, 1996). Pour des arguments sur l’identité des intervenants non-étatiques, voir Margaret Keck et Katherine Sikkink, Activists Beyond Borders: Advocacy Networks in International Politics (Ithaca: Cornell University Press, 1998); Michael Barnett et Martha Finnemore, Rules for the World: International Organizations in World Politics (Ithaca: Cornell University Press, 2004).
[8] Le mandat d’une organisation se réfère à son objectif général et est souvent distinct de sa mission, qui elle se réfère à sa raison d’être dans des opérations particulières.
[9] Le triangle de sécurité est composé à chacun de ces angles des concepts suivants: consentement, protection, dissuasion. Cette représentation tente de fusionner les stratégies classiques de consentement des ONG avec les étapes pratiques de protection des pertes humaines et avec l’usage d’influence – ne serais-ce que diplomatique – pour assurer la sécurité. La conception traditionnelle de la sécurité d’état est ici sous forme stylisée. Même si elle n’est pas le reflet le plus réaliste de la sécurité telle que pratiquée à notre époque par les états, c’est néanmoins une vision reconnue depuis longtemps de l’essence de la sécurité au sein des états.
[10] http://www.voluntaryprinciples.org/. Bennett Freeman, ‘Managing Risk and Building Trust: the Challenge of Implementing the Voluntary Principles on security and Human Rights,’ remarques à Rules of Engagement: How Business Can Be a Force for Peace conference, The Hague, 13 novembre 2002.
Deborah Avant est professeur de sciences politiques et Directrice du programme d'études internationales de l'université de Californie, Irvine. Ses recherches portent sur la privatisation de la sécurité, les relations civils-militaires, les changements militaires et la politique du contrôle de la violence. Dr. Avant est l'auteur de The Market for Force: The Consequences of Privatizing Security (Cambridge University Press, 2005) et Political Institutions and Military Change: Lessons from Peripheral Wars (Cornell University Press, 1994), de même que de nombreux articles de journaux et de chapitres de volumes. Elle a complété son doctorat à l'université de Californie, San Diego.
