Consortium canadien sur la sécurité humaine

liv.6, éd 3  I mars 2008 

Ce que Manley na pas vu: Les conséquences de la sécurité privée en Afghanistan sur la sécurité humaine

Christopher Spearin

La sécurité humaine tient un rôle de premier plan dans le rapport récemment publié par le Groupe d’experts indépendant sur le rôle futur du Canada en Afghanistan. D’une part, le rapport définit les opérations de contre-terrorisme et anti-insurrectionnelles contre Al Qaïda et les taliban comme étant axées de façon inhérente sur la sécurité humaine en raison du modus operandi et des pratiques auxquelles nous ont habitués ces organisations. De même, ces organisations s’attaquent directement au gouvernement afghan, récemment formé, et dont l’un des objectifs est de mieux assurer la sécurité humaine et la prospérité du peuple afghan. D’une autre part, le rapport indique que le gouvernement de l’Afghanistan fait la promotion de la sécurité humaine pour accroître sa légitimité et sa crédibilité auprès de la population et que celle-ci le considère comme compétent et incorruptible. En regard de ces deux éléments, le rapport est très clair : l’avenir de l’Afghanistan et la réduction de la présence militaire canadienne dépendent tous deux des améliorations, tant qualitatives que quantitatives, qui seront apportées au sein de l’Armée nationale afghane (ANA) et de la Police nationale afghane (PNA).

Ce que le rapport ne mentionne pas, cependant, c’est la présence importante des entreprises de sécurité privées (ESP). En raison d’un effectif de 28 000 personnes, les ESP constituent le deuxième plus important effectif, derrière les États-Unis. De plus, la façon dont ces entreprises sélectionnent leurs employés, sont gérées et recoivent des contrats constitue d’importants défis pour la promotion de la sécurité humaine, la réforme du secteur de la sécurité et l’affirmation du contrôle du gouvernement central. L’objectif de cet article est donc de présenter clairement l’effet des ESP en Afghanistan et de réitérer le rapport du ministre Manley en offrant des recommandations axées sur la sécurité humaine.

Effet sur la population

L’industrie de l’ESP est souvent perçue comme une « entité étrangère », mais en réalité, près de 20 000 Afghans travaillent pour environ 90 de ces entreprises dans leur pays [1]. Ces employés d’ESP se voient assigner toute une variété de tâches, mais la protection joue un rôle prépondérant [2]. Les tâches de protection incluent la protection stationnaire des enceintes et des bâtiments, la protection mobile des convois et la protection personnelle, des clients d’état (y compris du Canada) aux clients d’organismes internationaux en passant par les ONG. Ces entreprises comblent le vide laissé par les troupes des pays participants, qui sont surchargées par leurs opérations de contre-terrorisme et anti-insurrectionnelles. De plus, l’ANA et la PNA ne sont pas prêtes à assumer toutes les responsabilités nécessaires en matière de sécurité. Au bout du compte, la contribution de ces ESP est d’assister ceux qui font la promotion de la sécurité humaine en leur permettant aux acteurs de la scène internationale de jouer leur rôle. Sans cette présence internationale, la reconstruction, le développement et la prise de pouvoir du gouvernement en place seraient gravement compromis.

Nonobstant ces avantages, la présence d’entreprises privées comporte plusieurs effets négatifs, particulièrement en regard de la sécurité humaine, au moment où le gouvernement nouvellement en place tente d’accroître sa légitimité et de faire valoir ses compétences. Premièrement, l’embauche d’Afghans peut aider l’économie locale et contribuer à tenir les membres des milices occupés et à leur attribuer des tâches constructives, mais il s’agit de personnes qui ont contourné le processus de désarmement, de démobilisation et de réintégration (DDR). De fait, l’embauche en masse de milices, représentant environ 44 000 armes, a été perçue comme opportune malgré les efforts du gouvernement pour désarmer les diverses organisations armées afghanes qui ne font pas partie du gouvernement [3].

Deuxièmement, les actions de certains membres de ce personnel afghan nuisent à la promotion de la sécurité humaine, voire à la présence même des troupes internationales. Des employés des ESP ont été associés à des gestes d’intimidation contre des civils afghans et à des crimes comme des attaques à main armée dans des banques. De plus, l’International Crisis Group a identifié du personnel d’ESP comme ayant commis des crimes comme le trafic de stupéfiants [4]. En raison de ces transgressions, il peut s’avérer troublant de constater que beaucoup d’Afghans prennent les membres du personnel des ESP pour des militaires et que d’autres n’établissent aucune différence entre eux et des officiers de l’ANA ou de la PNA [5]. Ces faits viennent miner les efforts positifs de tous ces intervenants. Qui plus est, d’autres Afghans n’établissent aucune différence entre les activités passées des milices et leur travail actuel au sein d’ESP, sauf qu’aujourd’hui ces mêmes personnes bénéficient d’un statut quasi légal et, qu’ironiquement, elles exploitent ce statut pour ignorer volontairement la loi [6].

Troisièmement, la présence de ces ESP à cette échelle nuit au développement de l’ANA et de la PNA, des organismes dont dépend le gouvernement afghan et sur lesquels de nombreux pays, dont le Canada, fondent beaucoup d’espoir. Pour l’instant, ces deux forces font face à un problème de désertion et le taux de décès des officiers de la PNA est 24 fois supérieur à celui de l’ANA; une statistique particulièrement troublante. Ces tendances sont maintenues en raison de l’attrait du travail au sein d’une entreprise privée; le taux de rémunération chez une ESP est au moins le double de celui du secteur public. Sur le même plan, les dirigeants de l’OTAN s’inquiètent que les salaires élevés des ESP constituent une motivation poussant le personnel récemment formé des troupes afghanes à quitter leur emploi et de travailler dans le secteur privé [7].

Enfin, le contournement des mesures de DDR signifie que plusieurs chefs de guerre et autres personnes assoiffées de pouvoir sont en mesure de maintenir un lien avec leurs combattants parce qu’ils ont négocié une entente ou un statut d’associé avec les ESP. Dans de nombreux cas, ces personnes œuvrent au sein du gouvernement à titre de ministre, de représentant ou de membre du Parlement. Ces gestes nuisent aux efforts du gouvernement de gérer efficacement la violence et mine visiblement la valeur de l’ANA et de la PNA, encore à l’état embryonnaire.

Recommandations

Il est fort peu probable que les ESP puissent se retirer de l’Afghanistan prochainement, car leur présence est nécessaire. De plus, comme le gouvernement Harper est en train de le réaliser, la négociation d’une augmentation des effectifs de l’OTAN, si petite soit-elle, est une tâche herculéenne. Par ailleurs, les mesures de répression entreprises par le gouvernement afghan contre les ESP à la fin de l’année 2007 lui ont fait réaliser que le retrait du secteur privé serait un « processus de longue haleine » en raison des lacunes que présente le secteur de la sécurité et des besoins des forces internationales en matière de sécurité [8]. Voici donc, ci-dessous, des recommandations qui permettront de mieux promouvoir la sécurité humaine, de mieux exploiter les efforts des troupes internationales et d’accroître davantage la perception de compétence et de légitimité du gouvernement en place.

1. Paie et avantages sociaux du secteur de la sécurité.  Il faut s’efforcer de s’assurer que les salaires du secteur de la sécurité soient équitables et que la paie et les avantages sociaux offerts combinés constituent une offre concurrentielle comparativement à celle du secteur privé. Étant donné que les paies du secteur de la sécurité sont souvent versées en retard et que celles-ci sont sujettes à des « saisies » par les comandants, il est également essentiel de mieux gérer le processus. À cet égard, le Canada doit collaborer avec les autres intervenants pour éliminer les obstacles auxquels fait face le Fonds en fiducie pour le maintien de la loi et de l’ordre en Afghanistan des Nations Unies.

2. Ministère de l’intérieur.  Bien que les mesures de répression mentionnées précédemment, menées par le ministère de l’intérieur (MI), ont été bien perçues, il est évident que toutes les entreprises n’ont pas reçu le même traitement. De fait, des rapports récemment publiés laissent entendre que certaines entreprises ont été ciblées pour demander des pots de vin ou pour fermer des entreprises concurrentes à des entreprises appartenant à des membres du gouvernement [9]. Il est donc nécessaire que la communauté internationale exerce des pressions sur le MI, surtout si l’on tient compte que celui-ci participera à la réglementation de l’industrie des ESP.

3. Réglementation.  Bien que le Canada, en collaboration avec d’autres pays, a contribué à l’élaboration de la réglementation des ESP, aucune loi n’a encore été votée depuis le début du processus, en 2005. Il est nécessaire de faire preuve de plus de diligence pour assurer la participation des ESP à la promotion de la sécurité humaine et empêcher les initiés au sein du gouvernement de participer à la réglementation de l’industrie.

4. Démobilisation et désarmement.  Une réglementation efficace permettrait au gouvernement afghan de mieux comprendre qui travaille pour les ESP et le rôle que jouent ces personnes. Cette information serait utile pour gérer la réduction de l’industrie au fur et à mesure que la capacité et la compétence de l’ANA et de la PNA accroissent. Si les bonnes conditions et les bonnes mesures d’incitation sont mises en place, il sera possible d’appliquer pleinement les projets de DDR que de nombreux membres du personnel des ESP et de nombreux chefs de guerre ont pu éviter jusqu’à présent.

5. Formation du personnel de l’ANA et de la PNA. Puisque de nombreux pays membres de l’OTAN et de nombreux politiciens canadiens favorisent un rôle de non-combattant, il serait possible de mettre davantage l’accent sur la formation du personnel du secteur de la sécurité (avec le personnel approprié, évidemment). Cette formation pourrait, espérons-le, permettre à l’ANA et à la PNA de prendre la relève des ESP pour certaines fonctions et ainsi devenir des institutions d’état plus présentes, plus efficaces et plus responsables aux yeux du peuple afghan.

 




[1] Les autres employés proviennent de pays développés, comme les États-Unis et le Royaume-Uni ou sont des “forces nationales” de pays comme Fiji, le Népal et l’Afrique du Sud.

[2] Les autres tâches incluent le déminage humanitaire, la réforme du secteur de la sécurité et l’appui aux élections.

[3] Lisa Rimli et Susanne Schmeidl, Private Security Companies and Local Populations: An exploratory study of Afghanistan and Angola.  Swiss Peace, novembre 2007, p. 17, p. 21.

[4] « Afghanistan: Getting Disarmament Back on Track », International Crisis Group, Asia Briefing No. 35, 23 février 2005, p. 8; Anthony Lloyd, « Crime-buster in an Armani suit takes on private armies of Kabul », Times, 31 octobre 2007, p. 31.

[5] Rimli et Schmeidl, Private Security Companies, p. 28.

[6] Aunohita Mojumdar, « Nobody guarding Afghanistan's guards », Asia Times, 21 novembre 2007, http://www.atimes.com/atimes/South_Asia/IK21Df01.html; « Afghan Article Asks Why Government Tolerates Private Security Companies », BBC Monitoring South Asia, 7 octobre 2007.

[7] Rimli et Schmeidl, Private Security Companies, p. 39. Pour obtenir plus d’information sur la PNA, consultez « Reforming Afghanistan’s Police », International Crisis Group, Asia Report No. 138, 30 août 2007; Andrew Wilder, Cops or Robbers? The Struggle to Reform the Afghan National Police.  Afghanistan Research and Evaluation Unit, juillet 2007.

[8] « Government Acts After Afghan Media Spotlight Security Firms » BBC Monitoring South Asia, 24 novembre 2007.

[9] Fariba Nawa, « The Gunmen of Kabul », CorpWatch, 21 décembre 2007, http://www.corpwatch.org/article.php?id=14863.

La recherche de Chris Spearin se porte sur les changements à propos des militaires, la gouvernance de la sécurité mondiale, les acteurs non gouvernementaux, les mercenaires, la privatisation de la sécurité ainsi que la politique extérieure et de défense canadienne. Son travail a été publié dans une variété de forums incluant Canadian Foreign Policy, Canadian Military Journal, International Peacekeeping, Journal of Conflict Studies, Civil Wars, World Defence Systems, Contemporary Security Policy, International Journal, International Politics, and Parameters.

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